Quand la rame s'emballe

  • Mise en ligne : 30/09/2019
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Bloc-notes Croix du Nord - 27 septembre 2019

Il y a quelques jours, en plein Paris, une rame de métro, sur ligne automatisée, est devenue folle. Elle ne s’arrêtait plus aux portes de plusieurs stations. Les voyageurs nombreux eurent la peur de leur vie. Ils craignaient  d’entrer en collision avec une autre rame. L’incident était du à une disjonction électronique. Le fait ne dura pas longtemps.

La direction de la RATP ne manqua pas de rassurer : « impossible techniquement, affirmait-elle, qu’une collision se produise entre rames ». Quelle que soit la véracité de cette affirmation, les gens demeurèrent incrédules.
Le diagnostic technique était peut-être bon. L’angoisse avait pris le dessus de toute rationalité. La conviction des usagers demeurera à tout jamais : « On a failli heurter une autre voiture ». « Nous voici propulsés sans savoir et sans maîtrise » Notre société est à la ressemblance de cette rame. Nous voici propulsés en avant, sans trop savoir. Nous allons comme entraînés par une irrépressible force. Les arrêts pour réfléchir sont comme court-circuités. Nous engageons des réformes de l’humain sans nous rendre maîtres de la progression. La séduction nous emballe vers des perspectives incontrôlables dans leurs conséquences.

L’Académie de Médecine vient, par exemple, d’émettre de grandes réserves sur la loi bioéthique en cours d’adoption. L’argument de la ministre de la Santé est de dire : « Cette position est datée ». Plutôt que d’entendre, de la part d’autorités médicales un « halte là ! », on préfère dire que sont passéistes ceux qui ne veulent pas du tapis roulant. Comme la RATP affirmant que les passagers eurent plus de peur que de mal, l’autorité législative préfère ne pas enfreindre le train éthique en cours, et déclare ringards ceux qui y voient du danger. J’irai même plus loin : dire qu’on ne court pas de risque quand la rame s’emballe, c’est indirectement reconnaître qu’on ne la maîtrise pas vraiment.

« Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », aurait dit Clémenceau, le tacticien. N’est-ce pas lumineux ? Afin de dissimuler que l’on ne maîtrise plus l’évolution bioéthique en ses conséquences, on feint en maîtriser la décision.

Le principe est simple : transformer toute notion d’évolution en l’extension d’un « droit à ». Faire de l’éthique celle qui rend possible le désir, et non celle qui en interpelle le fondement. Affirmer que la « rame folle » ne serait jamais entrée en collision avec une autre revêt trois caractéristiques :
Cela permet, premièrement, de ne pas trop devoir expliquer le dérèglement effectif qui a causé la folie de la rame.
Cela permet, secondement, de rendre excessive et « datée » la crainte de ceux qui craignent une gravité plus grande qu’un simple emballement de la rame.
Cela permet, troisièmement, de continuer à donner le sentiment aux gens que tout est maîtrisé. Le summum est atteint en disant à la fois : c’est beaucoup plus « simple » que vous ne le craignez. Et c’est beaucoup plus « complexe » que votre connaissance ne le pense. Si c’est plus simple, cessez donc de répandre de fausses craintes et tenez-vous en à ce que l’on vous en dit. Si c’est plus compliqué, laissez donc ces subtilités à ceux qui savent.

Dans les deux cas, plus simple et plus complexe, vous voyez bien que « vous n’y êtes pas ». Ce qui est grave est que cette double attitude distancie les gens qui devraient en maturité et responsabilité être respectés. Les gens diront alors : « C’est trop fort pour moi » ou bien « Que voulez-vous ? C’est l’évolution, qu’est ce qu’on y peut ? » ou « Ça ne me concerne de toute façon pas directement ».

Dans l’évangile, Jésus loue son Père parce que les « petits comprennent » Non pas les minables et sans envergure. Mais ceux qui consentent à ce que « l’homme passe infiniment l’homme » quand il s’en remet humblement à plus grand que lui.

Père Bernard Podvin