Ordinations presbytérales 2019

  • Mise en ligne : 27/05/2019
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Dimanche 26 mai 2019, 6ème dimanche de Pâques. Cathédrale Notre Dame de la Treille.

Homélie de Mgr Laurent Ulrich, Archevêque de Lille


Au cours de ce long discours après le dernier repas avec ses disciples, Jésus donne son testament, ses dernières paroles pour faire comprendre le sens de tout ce qu’ils ont vécu ensemble, pour annoncer ce qui arrivera, pour leur permettre de vivre ces événements sans en être troublés, bouleversés ou paralysés.

Les points majeurs de cet enseignement sont ici parfaitement résumés. Tout l’évangile consiste à aimer Jésus. Cela signifie qu’un disciple ne peut pas se suffire d’un amour en général, d’un amour pour tous qui serait un amour lointain, abstrait, purement verbal. Il s’agit bien d’un amour pour cette personne concrète qui s’appelle Jésus. D’un amour par lequel nous reconnaissons qu’Il nous a aimés, Lui le premier, en venant vers nous, au milieu des hommes et des femmes que nous sommes ; d’un amour réel et discret, d’un amour sans possession, pour les malades, pour les pauvres, pour les personnes enfermées sur elles-mêmes, pour les jeunes et les plus vieux, pour les hommes et pour les femmes, pour les victimes et aussi pour les fauteurs de violences, pour les petits et les ignorés, pour les proches et les étrangers ; bref, d’un amour sans faille pour celui qui est là devant Lui, mais aussi pour celui qui n’ose pas s’approcher. Quand nous l’aimons, Lui le fidèle, nous apprenons à aimer ceux qui deviennent ainsi nos frères et sœurs. L’aimer Lui, pour aimer nos frères, là est le trésor de la vie chrétienne.

 

Pour l’aimer, Il nous demande de garder sa parole. La garder, c’est-à-dire s’en approcher, en prendre soin, en devenir familier, l’écouter, la fréquenter, l’aimer et la porter. Je pense à Madeleine Delbrêl, dans Nous autres, gens des rues : « La parole de Dieu, on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette : on la porte en soi, on l’emporte en soi. On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire comme sur une étagère d’armoire où on l’aurait rangée. On la laisse aller jusqu’au fond de soi, jusqu’à ce gond où pivote tout nous-même. » C’est une présence permanente en nous, une mémoire vive : « l’Esprit saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

Survient ici le verbe demeurer. Dès le premier chapitre de l’évangile de St Jean, ce mot est présent : « Maître, où demeures-tu ? », demandent les premiers disciples. Il demeure avec nous, il fait avec son Père une demeure chez nous, chez celui qui garde sa parole.

Heureux le cœur qui garde la parole du Seigneur, qui l’aime et la fait vivre en lui, le Seigneur demeure avec lui.

 

En l’aimant, nous sommes dans la paix. La paix intérieure, la paix qui se loge au plus profond de nous-mêmes, et qui se manifeste dans les actes de fraternité, dans la vie quotidienne, dans la vie de l’Église. C’est cette paix qui préside à l’assemblée de Jérusalem dont le récit nous a été donné dans la première lecture. Des fidèles de la première Église occasionnent en elle une division pour une raison disciplinaire : selon eux, il faudrait pratiquer la foi en Jésus tout en conservant rigoureusement les rites de la loi juive. Le recours aux Apôtres, comme le

recommande la lecture de l’Apocalypse qui les présente comme les piliers de l’Église, et la pratique de la discussion ouverte – on peut appeler cela aujourd’hui une pratique synodale ou conciliaire – va ouvrir la porte de sortie de la crise ! Au plus profond de cette méthode, se trouve la paix que donne le Seigneur quand on demeure en Lui : on n’a pas peur de lui exposer la question qui trouble, on s’écoute mutuellement, et on discerne ensemble la solution juste que son Esprit saint inspirera. Celle-ci consiste à ne pas charger inutilement les pratiques religieuses, à recommander le respect de ceux qui pourraient être scandalisés et la fidélité dans les engagements.

 

Enfin, en aimant le Seigneur Jésus, en demeurant avec Lui, en menant cette vie droite, en s’écoutant et se respectant, en découvrant la voix de l’Esprit Saint (le pape François dit : chacun à l’écoute des autres, et tous ensemble à l’écoute de l’Esprit Saint), l’Église est ainsi dans la joie. Chacun comprend bien que les apôtres sont troublés du départ annoncé de Jésus ; ils ont vécu des choses si fortes avec lui que le laisser partir représente une épreuve. Mais il leur ouvre une compréhension nouvelle : invisible désormais, Il n’en est pas moins très présent. Il écoute, il se fait entendre, il se rend disponible, il laisse la place à l’Esprit que le Père envoie maintenant, et c’est la source d’une joie très profonde, d’une joie qui peut se partager, de la joie de croire en Lui pour toujours, et en toute circonstance.

 

En ce jour de l’ordination de deux prêtres, nous pouvons comprendre cette joie qui les habite tous les deux et qu’ils nous partagent. La joie de leur chemin qui est passé par des étapes qui nous ont été rappelées au début de cette célébration. La joie d’appartenir au Christ et de vouloir demeurer avec Lui tout au long des années qui viennent, comme ils l’ont déjà vécu dans ces années de préparation et d’engagement déjà pris. La joie de leur décision d’être désormais donnés complètement et définitivement à la mission que le Seigneur leur assigne maintenant.

 

Cette joie et cette paix que leur vie communique déjà autour d’eux, ils auront à la vivre l’un dans une mission lointaine et dans la vie religieuse jésuite, l’autre dans une mission géographiquement proche et dans l’appartenance au diocèse de Lille. Les modes de vie de l’un et de l’autre seront en apparence assez différents, les formes de la vie fraternelle et les activités propres du ministère n’auront pas la même allure : l’Église se réjouit de voir se rencontrer aujourd’hui deux vocations aussi variées l’une par rapport à l’autre. Mais l’un et l’autre se disposent à accepter l’imprévu des rencontres et des histoires ; l’un et l’autre connaissent leurs propres limites, faiblesses ou fragilités dans l’action apostolique et dans l’attachement quotidien au Seigneur, mais ils savent que le Christ ne leur manquera pas, ne leur manquera jamais.

 

Ils savent que la sainteté de Dieu s’est toujours manifestée au milieu de la bassesse et de la fragilité de l’humanité qui est en nous. Ils savent que l’humilité de Dieu est étonnante et sans défaillance : Il s’est fait l’un de nous pour nous faire grandir jusqu’à Lui. Ils savent que le Christ ne cesse de nous porter tous, de sorte qu’Il nous fait la grâce de nous porter les uns les autres. Ils savent que l’Église n’est fidèle au Seigneur qu’en cherchant sans cesse à se réformer, mais que la réforme permanente de l’Église n’équivaut pas à des mesures

réglementaires ou administratives, voire à des nouveautés d’organisation politique. L’Église est là où l’on accueille dans la joie la présence du Ressuscité ; là où l’on cherche à garder sa parole, là où l’on goûte la paix qu’il donne, là où le seul souci est de laisser le Christ se montrer et agir dans les cœurs.

 

Ils savent, tous les deux, qu’ils ne sont pas chargés de tout dans la vie de l’Église ; ils n’ont pas la prétention d’imposer leurs préférences personnelles, leurs façons de faire, ni même leur chemin spirituel. Mais ils savent que leur ministère consiste à permettre à chacun de ceux qu’ils rencontreront de trouver la route qui conduit mystérieusement au Seigneur. Ils savent que le ministère d’un prêtre consiste à servir, avec les autres prêtres et dans la communion de l’Église, tous les appels, toutes les vocations qui ne leur appartiennent pas, mais qui viennent du Seigneur lui-même. Relayer, laisser venir, accompagner et faire grandir toutes les vocations à aimer, à demeurer dans le Christ. Encourager les jeunes dans leur croissance, les familles dans leurs engagements et dans leur vie quotidienne, les personnes dans leur vie sociale et professionnelle ; écouter, soulager, délier des attaches paralysantes, ouvrir des chemins de liberté, servir la paix, donner de la joie non par son propre mérite, mais uniquement en raison de l’amour du Christ. Demeurer dans le Christ qui ne désire rien de mieux que de demeurer avec nous, et Le servir dans nos frères et sœurs.

 

Vous deux, restez fidèles et humbles ; et vous tous, encouragez-les, aimez votre propre vocation et faites désirer que d’autres entendent aussi cet appel à servir toutes les vocations.

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