Obsèques de Pierre de Saintignon

  • Mise en ligne : 16/03/2019
PierreDeSaintignon

Samedi 16 mars 2019, homélie de Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Lille, pour le premier adjoint au maire de Lille.

L’hommage unanime rendu à Pierre de Saintignon au cours de cette semaine n’est pas usurpé, et vous a apporté une consolation dans la peine, Madame ; et vous qui êtes ses cinq enfants, ses neuf petits-enfants vous entendez dire par tous ce que vous saviez déjà au sujet de votre époux, père et grand-père : il fut un homme aimant, juste, respectueux de chacun, désirant le véritable épanouissement de tous. S’il a tant travaillé, c’est parce qu’il se faisait une haute idée de l’honneur de vivre, il avait une intense expérience de la beauté de la vie, et une exigence à la hauteur de cette idée et de cette expérience.

 

Il vous a aimés par dessus tout, vous sa famille toute proche : et vous savez aussi qu’il aimait profondément ses parents à qui il savait tant devoir, et vous ses frères et vos familles, vous avez apprécié le lien maintenu, malgré une vie si active. Toute l’énergie qu’il a déployée au service des autres ne vous a pas volé l’affection qu’il vous réservait chaque jour.

À vous non plus, ses nombreux amis, l’affection de Pierre de Saintignon ne vous a pas été comptée. Dans les milieux professionnels comme dans les milieux de la politique, les relations sont nombreuses, et l’amitié est soumise à rude épreuve ; beaucoup d’entre vous le savent. Mais son engagement pour des causes fortes, comme sa militance politique fidèle depuis plus de cinquante ans ne l’ont pas empêché de déborder de ces cadres pour nouer de solides et franches amitiés jamais démenties. Oui, sa vie a bel et bien été placée sous la bannière de l’authenticité et de la fidélité ; elle se mesure à l’aune de l’amitié, il savait devenir un frère.

 

On ne rapportera pas ici les étapes d’une carrière professionnelle, sociale et politique : elles sont bien connues de la plupart. Ce qui frappe dans cette activité foisonnante, marquée par quelques changements inattendus d’itinéraire, c’est au fond la grande cohérence des choix successifs. La « Protection de l’enfance », lors de son arrivée à Lille il y a quarante-deux ans, s’est élargie à la volonté d’insertion de tous ceux qui ont le plus de difficultés, le plus de handicaps, qu’ils soient physiques, psychiques, mentaux ou sociaux. Puis le goût de travailler pour ceux-ci s’élargit à la responsabilité entrepreneuriale et à l’engagement économique. Dans des notes qu’il a écrites ces derniers mois, comme pressé par l’urgence, il écrit : « Façonner l’économie, c’est promouvoir un modèle économique, social et environnemental de qualité, c’est parler du développement économique fortement, c’est accompagner chacun, et c’est prendre soin des enfants pour qu’ils puissent arriver … Agir dans l’économie, c’est s’intéresser aux gens et à leur emploi ; je m’intéresse à ceux qui sont les plus fragiles, comme je m’intéresse à ceux qui vont le mieux, je m’intéresse à ceux qui sont cassés, comme à ceux qui tirent notre économie vers le haut. »

 

À partir de la rencontre des personnes, le voici attiré dans la spirale de l’action, de la réflexion et de l’analyse, de l’engagement et de la création, des projets et des entreprises, des succès et des échecs, de la persévérance et de l’espérance. À partir de la sollicitation de responsables avisés qui ont discerné en lui les qualités d’intelligence et d’endurance pour faire partager une vision et concevoir la réalisation, il s’est engagé avec passion dans des constructions auxquelles beaucoup n’ont pas adhéré du premier coup – c’est probablement le moins que l’on puisse dire ! Cela est vrai, chacun le sait, de sa toute première responsabilité, dans un laboratoire associé à l’INSERM, où il a rejoint les problématiques de l’enfance et de la

jeunesse inadaptée, comme de tout ce qui s’en est suivi : « l’immense aventure de Vitamine T, celle qui comptera le plus dans la somme de tous mes engagements » écrit-il, mais aussi le passage par l’entreprise commerciale, et l’engagement politique, la collaboration dans les cabinets ministériels comme le service de la ville de Lille et de la Région Nord-Pas-de-Calais. Difficile d’omettre une autre immense aventure, celle d’Euratechnologies.

 

Cette région et cette ville surtout ont recueilli le meilleur de son expérience, de sa sagesse, de sa vision et de son amitié. Il l’écrit : « J’ai la passion de la ville et des gens. Rien n’est médiocre pour moi. Tout est acceptable dès lors que le débat est possible. 11680 jours où jamais la ville n’est sortie de ma tête. Autant de jours où les lillois ont été ma référence pour agir dans la ligne de mon début de vie. » Tout est dit, et vous tous qui l’avez approché – et moi-même je l’ai senti aussi – gens illustres et gens ordinaires de cette ville, vous l’avez dit et écrit : il faisait attention à chacun, et le problème de chacun n’était pas petit pour lui.

 

Ce que les responsables qui l’ont engagé avaient fait pour lui, il était capable aussi de le faire pour d’autres. Parce qu’il était attentif aux personnes, il savait déceler chez elles les qualités justement nécessaires et adaptées aux projets que lui-même concevait : je le sais pour l’avoir vu, et aussi pour l’avoir entendu dire par des personnes qu’il a choisies, embauchées et parfois soutenues dans des circonstances difficiles. C’est ainsi que l’on forme des équipes où l’on compte les uns sur les autres, où l’on progresse ensemble au service de l’intérêt général, et peut-être davantage au service du Bien commun, celui qui dépasse l’ici et l’aujourd’hui.

 

Mais il était un homme pressé par les idées qui jaillissaient dans sa tête à tout instant, et par les projets qui allaient forcément trop lentement dans leur exécution ! Peut-être certains d’entre vous auront fait les frais de ses impatiences et des convictions qu’il ne pouvait cacher : « j’avais seulement dit ce que je pensais », laisse-t-il échapper quelque fois ! montrant par là qu’il est conscient de ses limites, celle-ci étant peut-être la plus visible.

 

Percevoir ainsi ses propres limites, c’est la marque non seulement d’une lucidité à l’égard de soi-même, mais plus profondément de la condition de l’homme qui sait ce qu’il doit aux autres et à Dieu : une humilité sans fard habitait cet homme généreux et bien planté dans la vie.

 

L’appétit de vivre qui le caractérisait a trouvé sa source dans une volonté de réussir consécutive à sa grande difficulté d’apprendre, au cours de son enfance et de sa jeunesse. Ce long épisode du début de sa vie l’a marqué pour toujours et il ne le cachait pas. L’attention de ses parents, leur persévérance pour l’aider à en sortir, avec l’orthophonie et l’équitation comme thérapie l’ont sorti de là. Il le disait sans se cacher : mes parents m’ont sauvé ! La formule est forte. Il ne suffisait pas d’être aimé, il lui fallait aussi être sauvé d’une situation grave, dans laquelle il semblait acculé : une impasse. Et donc rien d’autre qu’un sauvetage ou un salut.

 

Je n’hésite pas à prononcer ce mot. Pierre de Saintignon était croyant, il faisait confiance à Quelqu’un de plus grand que lui à qui il devait la vie et ce salut qui le lancerait dans une vie de service et de fraternité avec les plus pauvres. Lorsqu’ici, à Lille, il a rencontré le frère dominicain Philippe Maillard, aumônier de prison, ou la sœur Irène Devos, fondatrice de la communauté Magdala, il rencontre un homme et une femme à la vie donnée, des témoins dignes de foi, des signes de la vie qui traverse les obstacles, la vie plus forte même que la mort. En les côtoyant, il sait que l’énergie d’un homme ne suffit pas à assumer de telles

responsabilités ; il sait qu’il a besoin d’eux et de leur foi pour continuer dans des moments où le courage peut défaillir. Alors il va régulièrement trouver la paix du cœur, et la force spirituelle pour continuer d’agir, dans la maison du 28 rue de Wattignies où les frères rassemblent une fraternité d’hommes et de femmes dont la vie a été abîmée.

 

Tous ensemble, ils sont des frères et des sœurs de Lazare que Jésus a pleuré parce qu’il était son ami. Avec eux nous pouvons entendre cette assurance que Jésus proclame à Marthe : « ton frère ressuscitera. » Nous entendons par là que nous ne savons pas comment cela se passera, mais nous croyons que tout ce qui a été vécu d’important, toutes les expériences de la fraternité, toutes les épreuves de l’espérance, toutes les attentions aux plus blessés construisent déjà la vie en Dieu, cette vie qui ne finit pas. Parce que c’est Dieu lui-même par Jésus-Christ qui le dit en affrontant toutes les adversités et en traversant la mort.

 

Vous l’avez éprouvé au cours de ces semaines où vous avez accompagné Pierre de près, avec toute votre douce affection, et avec ce qu’il lui restait de force : comme il est dit dans la lettre aux Corinthiens « nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » Dans la dernière épreuve de la maladie aussi subite que violente, dans le lent affaissement des forces, il se renouvelait et toute la force qui se dégageait de sa personne se rendait mystérieusement présente et visible. À sa demande, hier après midi, vous sa famille et quelques uns autour de vous, vous vous êtes rendus à Lesquin, au siège de Vitamine T, puis à la communauté du 60 rue de Condé (anciennement 28 rue de Wattignies) pour permettre à Pierre et à ses amis les plus démunis de se retrouver une dernière fois.

 

C’est cette image qui vous restera pour longtemps, je pense. Par delà nos insuffisances, nos défiances, nos fermetures sur nous-mêmes, nous pouvons associer le don généreux que Pierre a fait de lui-même à celui du Christ dans l’eucharistie que nous célébrons pour qu’il soit délivré et sauvé pour toujours.

 

† Laurent ULRICH
Archevêque de Lille

juin 2020
juillet 2020
août 2020
septembre 2020
octobre 2020
novembre 2020
décembre 2020
janvier 2021
février 2021
mars 2021
avril 2021
mai 2021